ENVIRONNEMENT

Journal SUD OUEST
pages Médoc, le 3 mars 2009

L'article :

ENVIRONNEMENT. Les pêcheurs constatent une surmortalité du poisson à chaque crue
Les poissons de l'estuaire nagent en eaux troubles

Désenchanté, Gilbert Pinchon ne veut plus que son fils prenne sa suite.( Photo C. C.)

«J'ai les larmes aux yeux quand je vois mes poissons morts », explique Gilbert Pinchon, pêcheur de pibales à Braud-et-Saint-Louis. Il est aussi le président du Syndicat des marins et vice-président du Comité des pêches. Depuis sept à huit ans, il remarque qu'à « chaque coup d'eau » - montée rapide du niveau de la Gironde - « la mortalité des civelles passe de 5 à 25 ou 30 % ».

Des témoins privilégiés

Les pêcheurs sont les derniers témoins de l'évolution de la faune de l'estuaire. « Je ne peux pas dire pourquoi le poisson meurt, mais je le constate. À chaque fois qu'il y a un lâcher d'eau des barrages, on le sait. La surface devient blanche. Elle est couverte de petits bouts de nylon. Quelques minutes après, les pibales meurent. L'estuaire, c'est le fond de la gamelle de toutes les rivières », explique le marin.

Un triste constat qu'il peut reproduire pour toutes les espèces de poisson. « On ne pêche pas la plie ni l'éperlan. Et pourtant, il y en a de moins en moins. Accidentellement, je pouvais en trouver quatre ou cinq dans mes filets par marée. Désormais, c'est par saison. » Gilbert Pinchon s'insurge aussi contre les rempoissonnements de saumons ou d'esturgeons. « Je n'ai rien contre la réintroduction, mais ils dépensent des millions d'euros et ne savent pas eux-mêmes ce que cela va donner. Avant, je trouvais des saumons dans les filets, ce n'est plus le cas. On ferait mieux d'approfondir les recherches sur ces pollutions qui font mourir le poisson. Ce n'est pas le cas dans l'embouchure de la Loire. Est-ce que cela vient de la viticulture ? D'une industrie en aval ? Je ne sais pas. Cela fait juste quarante ans que je vis sur et grâce à l'eau de l'estuaire. L'agence de l'eau analyse plus de 150 molécules polluantes, mais ils ne nous donnent pas de réponses pour autant. »

Gilbert Pinchon ne voit plus de solution. Il se dit même prêt à faire appel aux écologistes de Greenpeace. Une association qui est pourtant rarement l'amie des pêcheurs. « J'ai envie de défendre le poisson », explique-t-il, désespéré. « Pendant longtemps, c'était la faute des pêcheurs. Il n'y en a plus. Même des clients de la poissonnerie arrivaient à me le reprocher. Alors maintenant, c'est la faute du silure qui mangerait les autres espèces », s'énerve le marin.

La fin des pêcheurs

À son port d'attache, ils ne sont plus que six bateaux sur quinze. Sur l'ensemble de l'estuaire, à peine une grosse vingtaine. Beaucoup de marins ont la cinquantaine bien tassée. Les jeunes se comptent sur les doigts d'une main.

« Il y a trente ans, quand on faisait un kilo de pibales à l'heure, on rentrait car ce n'était pas rentable. Désormais, si l'on fait ce kilo sur quatre heures de marée, on est content ». Gilbert Pinchon ne se cache pas non plus. « La pêche a certainement sa part dans la diminution des espèces, mais nous avons fait le ménage chez nous. »

D'ailleurs, il n'entretient plus d'espoir pour la profession. « Il y a une dizaine d'années, j'ai investi 400 000 euros pour le laboratoire et le bateau dans l'espoir que mon fils, qui adore ce métier, prenne la suite dans les meilleures conditions. Finalement, je préfère qu'il parte travailler sur des plates-formes pétrolières à l'autre bout du monde. »

Auteur : Cédric Citrain
blaye@sudouest.com