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PAUILLAC
Avant
de devenir un vin et un terroir renommés, Pauillac, commune rurale
née en 1790 de la réunion des paroisses de Saint Martin
de Pauillac et de Saint Lambert, a d'abord été et est
toujours un site privilégié sur l'estuaire.
Situé
à une marée, montante ou descendante, de l'entrée
de l'estuaire mais aussi des villes intérieures telles Bordeaux
ou Libourne, cet atterrissage naturel sur la rive gauche a toujours
été utilisé par les bateaux à rames ou à
voiles entrant et sortant de la Gironde.
Les esquifs transportant
le cuivre d'Espagne et l'étain de Cornouailles relâchaient
sans doute déjà là à l'age du bronze, avant
les bateaux chargés d'amphores de vins de la Narbonnaise romaine,
quand il n'y avait pas encore de vignoble en Aquitaine et en Médoc
et qu'un comptoir commercial existait là .
Ils déchargeaient
alors à l'intérieur de l'abri naturel que fait l'estey
du chenal du "gaët" à son débouché sur l'estuaire
à hauteur du marais de Pibran ; beaucoup plus vaste dans des
temps anciens, mangé par les roseaux aujourd'hui, c'est de ce
port que se fait pendant des siècles toute l'activité
maritime de Pauillac .
Si les navires arrivant
avec la marée sont trop nombreux ou trop gros, aucun problème
pour mouiller à faible distance de la rive, dans la "rade
réputée très bonne" que semble dessiner
celle ci.
Durant des siècles,
la marée amène en rade de Pauillac des cohortes de voiliers,
souvent groupés pour éviter le piratage fréquent
dans l'estuaire (entre autres les pirates de Talmont), qui jettent l'ancre
devant la ville pour attendre la marée favorable suivante, se
mêlant au trafic local de bateaux plus petits, et transbordant
marchandises ou matelots : on ne peut s'empécher d'imaginer ainsi
l'arrivée, à l'époque de la Guyenne anglaise, de
la "flotte du vin" haute en vie et en couleurs, qui dans les meilleures
années a pu atteindre, selon les chroniqueurs, un millier de
bateaux !
Les meilleurs marins
de Pauillac sont alors très réputés pour leur connaissance
des dangers de l'estuaire et recherchés comme pilotes ; lorsque
l'activité en rade de Pauillac explose, à partir de la
fin du XVIIième siècle, poussée par
le développement du vignoble en Médoc et par la réussite
commerciale de Bordeaux, ils vont réussir à s'imposer
face aux autres pilotes de la Gironde dans la concurrence acharnée
qu'ils se livrent .
Profitant de leur
situation privilégiée ils établissent alors une
véritable suzeraineté maritime sur toute la Gironde, qui
durera jusqu'à la révolution : tous les navires voulant
"entrer en rivière" sont obligés de prendre
un pilote et quatre matelots de Pauillac.
On voit alors s'établir
des dynasties de pilotes qui tiennent le haut du pavé, rejointes
bientôt par celles des négociants ; le port du "gaët"
prendra d'ailleurs le nom de "port des pilotes".
L'étape naturelle
de Pauillac due à la marée est, à partir de la
seconde moitié du XVIIIième siècle,
renforcée par les problèmes de tirant d'eau : l'ensablement
périodique des passes vers Bordeaux commence à poser des
problèmes aux bateaux dont le tonnage augmente, en particulier
aux voiliers au long cours vers les colonies : certains vaisseaux de
plus de 300 tonneaux ne passent qu'aux lunes favorables, d'autres choisissent
de s'arrêter en rade de Pauillac où ils déchargent
puis attendent là leur nouveau fret.
On voit alors se
former pendant de longs mois des flottes en partance pour les Amériques,
pouvant compter jusqu'à 200 vaisseaux, en attente de marchandises,
de matelots, de lune et vents favorables... avant de repartir groupés
affronter estuaire, océan, pirates, mais aussi corsaires ou flottes
ennemies en ces périodes toujours troublées .
Douaniers et contrôleurs
sanitaires sont là aussi, en particulier à l'arrivée
des bateaux en provenance des îles et des lieux suspectés
de la peste ou autres maladies contagieuses : la ville de Bordeaux n'hésite
pas à verser une grosse somme pour cette protection à
distance et si l'état de l'équipage inspire inquiétude,
le contrôleur n'hésite pas à mettre le bateau en
quarantaine.
Tout ce monde cosmopolite
de matelots de tous horizons, de pilotes, représentants de la
loi, gabariers... se retrouve à terre avec marchands, charretiers,
artisans, ouvriers agricoles, dans les tavernes et estaminets qui fleurissent
et servent le vin local, ce vin qui est en train de changer le vie du
Médoc...
On ne peut en effet
parler de Pauillac sans parler du vin qui va amener renommée
et fortune à Pauillac ainsi qu'aux communes attenantes de Saint
Estephe, Saint Julien, Margaux....et plus largement à tout le
Médoc .
Vers l'époque
du Prince Noir, lors des années de cocagne de la Guyenne vineuse
vers 1300 - 1400, le Médoc a peu de vignes, l'essentiel des cultures
étant des céréales (blé, millet...), en
témoignent les tours ou ruines de nombreux moulins à vents
(tels le moulin de Vensac ) que l'on peut trouver sur les buttes aujourd'hui
viticoles .
Les quelques vignes
existantes produisent du vin familial ou pour estaminet à matelots
.
Du reste les bourgeois
Bordelais s'étaient protégés en faisant interdire,
autre privilège, tout négoce de vin produit en aval de
leur ville !
Mais cela va changer
à partir des années 1600-1650 : ces "Messieurs" de Bordeaux,
dont les finances sont prospères, font lever ce privilège
en Médoc et commencent à acheter des terres qu'ils regroupent
en
"bourdieux" confiés à des métayers payés
en nature au rendement .
Ce phénomène
va s'accélérer les décennies suivantes : comme
dans toute l'Aquitaine la "fureur de planter" règne en Médoc
; ceci à tel point qu'en 1724 l'intendant de Guyenne rapportera
son inquiétude au roi, signalant le risque de disette, les céréales
risquant de faire défaut ...et préconisant l'arrachage
de vignes !
Mais en vain : en
moins de 50 ans l'évolution a été faite en Médoc
par un petit nombre de grands noms de la bourgeoisie bordelaise ( nobles,
magistrats, entrepreneurs...) qui ont acquis les meilleures terres et
l'aristocratie française à la cour de Louis XV ne parle
que des "grands crus" médocains qui ont déjà pour
la plupart leurs noms actuels et sont loin du "claret" tant goûté
des anglais du moyen age : les techniques de vinification ont bien progressé.
Châteaux,
habitations, chais, entrepôts poussent partout, pendant que fleurissent
commerces et artisanats : tonneliers, charretiers, construction de petits
bateaux...et même une verrerie à Pauillac en 1780 .
Les milliers de
pierres calcaires nécessaires sont amenés par gabares,
couraux et autres barques sur l'estuaire depuis Blaye, Plassac et Cars
.
Ce vignoble et ses
châteaux résisteront dorénavant à tout :
Tout d'abord à la
révolution avec sa chasse aux nobles, ses émeutes, ses
insurrections et brigandages lorsque la disette prévue fait son
apparition et que " le peuple se porte dans les vignes ....
sous le prétexte d'y arracher les herbes et y prendre les limaçons,
et en dévore la récolte " ou prend d'assaut
des bateaux chargés de céréales arrivant en rade.
Ensuite le
phylloxera moins d'un siècle plus tard, qui oblige à arracher
tous les ceps touchés et à défoncer la terre pour
y enlever la vermine ; puis le mildiou et l'oïdium, maladies qui
ont failli être fatales, mais qui auront été vaincues
grace aux compétences réunies sur ces terroirs, permettant,
entre autres, demettre au point la fameuse bouillie bordelaise.
-------------------------- Lorsque
la réussite coloniale de Bordeaux déclinera, que la voile
sera remplacée par la vapeur à partir des années
1800 à 1914, d'abord pour les bateaux de ligne puis plus tard
pour les bateaux de cabotage, dispensant des problèmes de marée,
Pauillac restera une étape importante .
Etape sur la Gironde
comme en témoigne par exemple dès 1819 l'escale régulière
de la première ligne de vapeur ouverte sur l'estuaire avec le
bateau "Garonne" entre Bordeaux et Royan, qui va d'ailleurs préfigurer
l'ère du tourisme dominical et des plages.
Etape aussi pour
les grandes lignes : un grand nombre de "steamers", cargos et paquebots
transatlantiques font escale à Pauillac, ne pouvant accéder
à Bordeaux ; sous l'impulsion notamment des frères Péreire,
actionnaires à la fois de la Compagnie ferroviaire du Médoc
et de la Compagnie Générale Transatlantique, un gigantesque
appontement mariant trains et bateaux va être construit en 1893,
malgré la forte opposition initiale de la mairie et de la CCI
de Bordeaux.
Situé à
Trompeloup, un peu en aval du port du Gaët, où se trouve
une fosse naturelle d'une dizaine de mètres de profondeur, l'
appontement est construit à une centaine de mètres de
la rive, parallèle à celle ci, et fait près de
400 mètres de long, recevant 5 voies ferrées, 25 plaques
tournantes, 18 grues hydrauliques, et est doublé à terre
d'installations aussi importantes.
Cette impressionnante
installation où accosteront les plus beaux bateaux, verra son
rôle diminuer au fur et à mesure des travaux de mise en
forme du chenal jusqu'à Bordeaux (débutés vers
1884 il y en aura encore en 1970 !) et de son dragage, et surtout lorsque
le "port de vitesse" du Verdon sera mis en service en 1933.
Utilisé de
manière intensive à la fin de la guerre 1914-1918 par
l'armée américaine, il connaîtra une période
glorieuse lorsqu'en 1931, l'Atlantique, nouveau bateau phare de la Sud
Atlantique, fierté des Ateliers Bordelais, 226m de long, 30m
de large, 1100 passagers, 23 nœuds, un luxe inégalé...
accoste à Trompeloup ; son encombrement ne lui permettant pas
le Port de la Lune ce sera la base de ce navire, dont tout le monde
proclame "qu'il va rendre à la France une suprématie
incontestable avec ses 40 000 tonneaux laissant bien loin derrière
le plus gros paquebot actuel".
Objet d'un énorme
engouement, il connaît une fin tragique en janvier 1933 lorsque,
après avoir quitté Pauillac pour aller caréner
à Cherbourg, le feu se déclare à bord ; dans l'impossibilité
d'en venir à bout il finira de se consumer en rade de Cherbourg
et sera perdu.
Cet appontement
de Trompeloup, détruit en 1944, ne sera reconstruit qu'en plus
petit en 1952, et était à l'abandon jusqu'à ce
jour ; mais l'airbus Airbus 380 est passé par là !
C'est à Pauillac que les éléments de l' A 380,
amenés depuis Hambourg par un navire de haute mer, sont déchargés
pour être transférés sur la barge qui les amène
jusqu'à Langon (après passage "limite" sous
le pont de pierre à Bordeaux), d'où ils finissent de transiter
vers Toulouse par la route en convoi exceptionnel nocturne ! .
Le navire accoste à l'appontement de Trompeloup, rénové,
et les éléments de l'avion sont déchargés
sur un ponton métallique flottant et ballastable de 150 m sur
35, (la superficie d'un terrain de football), pour être rechargés
sur la barge ou stockés à terre, notamment lors des crues.
Juste à coté,
moins chanceux et lui aussi témoin abandonné d'un passé
récent, l'important terminal pétrolier de Trompeloup,
point de chargement et déchargement de la raffinerie Shell, installée
là au grand scandale des propriétaires des grands crus
dans les années 1970 et fermée dans les années
1990.
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