Les dragues de l'estuaire

 

Bizarres ces appellations marines ...

Une drague ou "marie-salope" est un navire qui sert à recevoir les vases et les sables remontés par une drague à disque, à godets ou aspirante. Quand le bateau est plein, il va se vider dans un endroit adéquat..

Sur la Gironde pour entretenir les 100 km de chenal (300 m de large), pas moins de 7 millions de m3 de vase et 1.5 million de m3 de sable, soit un total de 8.5 Mm3 de matériaux, sont extraits chaque année.

Les dragues appartiennent au Groupement d'Intérêt Economique (GIE) Dragage Port, qui regroupe l'Etat et les ports autonomes :

- la Maqueline travaille avec une benne, pour draguer puis pour vider : elle intervient plutôt sur les postes à quai




- jusqu'à l'été 2013 la drague " Pierre Lefort " aspirait vaillemment depuis plusieurs décennies sable ou vase en avancant et pour cela s'ouvrait totalement en deux, de l'avant à l'arrière ; cet aspirateur géant de 92 mètres de long aux 2 moteurs, pouvait stocker 2200 m3 de matériaux ....
7j / 7 et 24h / 24 avec un équipage de 19 personnes ...

       Voir plus bas dans cette page le reportage Sud Ouest de 2011

-  La Pierre Lefort a été remplacée en juillet 2013 par la drague Anita Conti : drague aspiratrice en marche d’une capacité de 2600 m3, elle mesure 89.7 mètres de long pour 16 de large et est équipées de deux moteurs MAK M25 de 8 cylindres offrant chacun une puissance de 2400 kW.
ANITA CONTI (1899 - 1997), écrivaine et photographe, est la pionnière de l’océanographie.

 



 

 

 

   

 

SUD OUEST - 15 janvier 2011
Texte : denis lherm
Reportage : sur l'estuaire, le long slow de la drague

A bord du "Pierre Lefort", reportage avec les marins qui entretiennent le chenal


Antonin Gros est l'un des deux capitaines du « Pierre Lefort » qui drague le chenal 24 heures sur 24 et tous les jours de l'année. Une vingtaine de marins par service de huit jours vivent à bord

Dragueur, c'est un métier d'homme. Sur les 73 marins du département hydrographie et dragage du port de Bordeaux, il n'y a qu'une femme. « C'est un milieu de machos », s'amuse Hubert Charon, chef de ce service important du Grand Port maritime de Bordeaux (GPMB, ex-port autonome), l'un des seuls qui fonctionnent 24 heures sur 24, tous les jours de l'année. La mission de ces « marins des roseaux », comme ils sont surnommés : empêcher l'envasement des chenaux de la Garonne entre le pont d'Aquitaine et le bec d'Ambès, puis de la Gironde jusqu'au chenal de sortie du Verdon.

Un métier d'homme, peut-être, mais qui demande une grande finesse. Si le chenal principal de la Gironde est stabilisé depuis la fin du XIXe siècle, les bouchons vaseux continuent de s'y promener un peu comme ils veulent. Les traquer, les repérer, les faire sauter, voire prévenir leur formation, c'est tout un art.

Après avoir travaillé sur des paquebots de croisière et sur d'énormes tankers minéraliers qui sillonnent les océans, Antonin Gros est aujourd'hui l'un des deux capitaines du « Pierre Lefort », la drague qui croise 365 jours par an dans les eaux boueuses de la Gironde.

C'est l'une des plus grosses « dragues ouvrante » encore en service dans le monde. 90 mètres de long, mais surtout une particularité étonnante : sa coque s'ouvre sur toute sa longueur pour vider les sédiments pompés par deux énormes aspirateurs. Une solution technique en vogue dans les années 1980, aujourd'hui abandonnée car trop complexe. Lancée en 1986, la « Pierre Lefort » aborde ses dernières années de service. En 2013, une nouvelle drague sera mise en service, et l'actuelle sera vendue (lire ci-contre).

Pannes à répétition

« Je suis attaché à ce bateau, mais il me tarde d'en toucher un nouveau », explique Antonin Gros. Il faut dire que la « Pierre Lefort » est un peu au bout du rouleau. Ces dernières années, elle a affiché une indisponibilité de 10 à 20 %, à cause des pannes à répétition. Au point que le port de Bordeaux a pris du retard dans son programme de dragage. Dans quelques semaines, deux dragues supplémentaires venues de l'étranger interviendront d'ailleurs dans la Gironde, à titre provisoire, pour essayer de rattraper une partie du retard.

Car l'envasement, lui, ne s'arrête jamais. « Si on ne draguait pas, le chenal afficherait sans doute une profondeur moyenne d'environ 6 mètres, au lieu des 7,50 m que nous arrivons à maintenir. Et il changerait tout le temps de place, comme il le faisait avant qu'il ne soit stabilisé », explique Hubert Charon.

Draguer est une nécessité économique pour le port. L'été dernier, des bateaux ont chargé plusieurs cargaisons de 40 000 tonnes de blé à Bassens. Il y avait de la demande pour des cargaisons de 65 000 tonnes, mais l'insuffisance du tirant d'eau n'a pas permis d'y répondre.

Le phénomène est aggravé par la météo : « Depuis huit ans, nous ne voyons plus aucun débit lié à la fonte des neiges, car ces eaux sont prélevées en amont par les nappes phréatiques en déficit. On est donc sur des niveaux d'eau plutôt bas », précise Hubert Charon. Des niveaux qui rendent la navigation difficile.

Invisible chenal

Alors le « Pierre Lefort » tourne sans fin sur son immense plan d'eau. Il pompe un mélange de boue et d'eau, parfois du sable, là où le fond remonte dangereusement, puis vide sa cargaison hors des parties navigables. En quelques dizaines de minutes, la cuve centrale du navire se remplit d'une purée gris-vert. Quand les deux coques s'écartent, elle se vide par le fond en quelques secondes. L'opération, totalement mécanisée, peut durer une heure ou plus, selon la distance entre la zone de dragage et celle de vidage.

Au cœur de cet estuaire démesuré, l'action du « Pierre Lefort » semble homéopathique. La drague ne déplace que 9 millions de m³ de sédiments en une année de service, quand une seule marée fait entrer plus d'un milliard de m³ d'eau dans l'estuaire.

« Pour rien au monde »

Son domaine, le chenal, se réduit à une invisible bande de 150 mètres de large, noyée dans un estuaire dont les rives sont parfois distantes de près de 10 km. Là, jour et nuit, doucement, elle danse un slow sans fin, dérisoire et vital.

Sur le pont, mégot planté entre les lèvres, il y a Olivier Armagnac. Arrivé sur le « Pierre Lefort » comme mousse en 1986, il est aujourd'hui le « bosco », le responsable du matériel et des engins de manœuvre. Il connaît la vieille drague comme sa poche, sait interpréter ses bruits, la moindre de ses vibrations. Il en parle avec une émotion à peine voilée. « Vous vous rendez compte, j'ai débuté ici à 15 ans et demi ! Après j'ai fait un peu de pêche et je suis revenu sur la drague. Je suis content de découvrir un nouveau bateau, mais quand on va quitter celui-ci, ça me fera quelque chose », assure le bosco. Pourtant, dragueur, c'est contraignant. On embarque le mardi, on enchaîne sept jours de travail, on vit à bord, on ne rentre pas chez soi avant le mardi suivant. « Mais je ne changerais de métier pour rien au monde. Quand il fait beau, je vais sur le pont à 6 heures du matin, avec mon café, ma clope, et là c'est magique », affirme Olivier.

Le paysage défile sous ses yeux. Comme les autres marins du « Pierre Lefort », il le connaît par cœur. Chaque clocher, chaque château d'eau est un repère potentiel très utile compte tenu de la taille du plan d'eau. Pour Antonin Gros, « la drague, c'est savoir naviguer comme on ne le fait nulle part ailleurs, c'est sans arrêt des manœuvres, on ne va pas d'un point à un autre, on joue avec le plan d'eau ». À écouter ces marins, on dirait qu'ils dansent. C'est le slow infini des dragueurs.