Ecrits

 

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Pendant la tempête
Théophile Gautier

Pendant la tempête
La barque est petite et la mer immense ;
La vague nous jette au ciel en courroux,
Le ciel nous renvoie au flot en démence :
Près du mât rompu prions à genoux !

De nous à la tombe, il n'est qu'une planche.
Peut-être ce soir, dans un lit amer,
Sous un froid linceul fait d'écume blanche,
Irons-nous dormir, veillés par l'éclair !

Fleur du paradis, sainte Notre-Dame,
Si bonne aux marins en péril de mort,
Apaise le vent, fais taire la lame,
Et pousse du doigt notre esquif au port.

Nous te donnerons, si tu nous délivres,
Une belle robe en papier d'argent,
Un cierge à festons pesant quatre livres,
Et, pour ton Jésus, un petit saint Jean.

La Gironde

La Gironde, estuaire le plus vaste d'Europe avec près de mille kilomètres carrés s'allongeant sur pas loin de cent kilomètres et allant jusqu'à quinze kilomètres de large

La Gironde, théâtre de l'affrontement gigantesque entre les eaux douces portées par les deux grands fleuves Aquitains, Garonne et Dordogne, lourds des terres arrachées aux Pyrénées ou au Massif central, et les eaux chargées de sel et de sable qu'essaie d'imposer l'Océan au gré de ses flux ...

La Gironde, dont les eaux limoneuses et changeantes, aux courants sournois et capricieux, ont porté tant de bateaux, ont été les témoins de tant de changements que l'histoire dérive encore à leur surface et s'accroche aux deux rives dont les beautés, les gens et les paysages sont si dissemblables ...

La Gironde si vaste dans sa lente ouverture vers l'océan que ses îles semblent flotter sur l'horizon, au bout d'un monde où les éléments paraissent plus neufs et plus éternels : ici ciel, nuages, vent et eaux unis dans une lumière douce et drue à la fois célèbrent un hymne païen à la nature ...

A voir "Lettres d'estuaires" : textes et poèmes sur les estuaires publié par Le Conservatoire de l'estuaire de la Gironde, ainsi que l'Estuarien, la revue du Conservatoire de l'Estuaire et Xaintonge, la revue coté Charentes

Au plaisir du lecteur...

 

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L'appel du fleuve

Christian Lippinois
(Voir Lettres d'estuaires)

... / ... Pour l'heure le fleuve se fond dans l'obscurité, noir sur noir, piqué d'étoiles. J'ai consulté l'annuaire des marées : la lune ne se lèvera guère avant minuit, une demi-lune. Quand elle culminera, l'aube commencera de poindre, ce sera le plain d'eau. 0ù serai-je parvenu ? Si je n'ai pas atteint Bordeaux il me faudra mouiller le grappin pour ne pas revenir avec le descendant...

Je me revois hésiter, scruter le ciel, puis pour finir marcher vers la yole qui m'attend au bout du môle, à demi posée sur la vase —notre yole ! Teuf croit en être quitte avec son pauvre cadenas. L'innocent ! Il l'a trouvé dans la remise, et moi bien sûr je n'ai eu qu'à prendre dans le buffet le double de la clé.

Voilà les prémices du montant : j'empoigne dans les roseaux les avirons que j'y avais cachés, mon filet à crevettes et quelques vivres serrés dans ma bourriche. Le temps de filer l'amarre, je me dégage en faisant gîter. Le canot glisse. En deux coups d'avirons je gagne l'eau libre où le premier flot m'emporte. Enfin parti ! Mon coeur bat à rompre. Prudence Lucas, il s'agit de ménager ton souffle. Efforce-toi de nager à petits coups. Le chemin risque d'être long ! ..


Naviguer
Par Yann Queffélec


Naviguer fait plaisir, naviguer fait peur, naviguer fait mal, fait froid, faim, sommeil, etc.
Naviguer est un plaisir extrême, étrange, indicible au commun des mortels agglutinés sur la plage.
Naviguer implique l’animal humain dans une osmose avec la nature qui peut lui coûter la vie.

Au large on est en plein ciel, on fait partie du décor tournant des astres, on a physiquement la sensation d’être au monde, à bord d’une étoile neuve à sa première aube, à son premier soleil – levant, couchant. A cette échelle on est loin des pensées mesquines, confronté à son moi le plus nu qui marmonne assurément : je suis, je rêve donc je suis.
Au large on est lié corps et âme à cet oiseau phénoménal qu’on appelle un voilier, tombe ou trésor.
Au large on a la mer pour compagne, on vit dans sa plus stricte intimité.

Elle est fureur, terreur, elle n’est pas moins refuge et berceuse après les attaques du vent.
Elle est sans limite, inépuisable, mais lorsqu’on n’y croit plus elle arrive à bon port.
Elle est voyage à travers l’horizon, voyage à travers soi-même.
On n’en revient pas sans connaître un peu mieux l’homme, celui que l’on devient à chaque instant.
La mer est belle, d’une beauté au-delà des mots. Décidément la mer est un plaisir impossible à divulguer.